Aux crackeurs qui ne manqueront pas de revenir sur les
lieux de leur méfait, comme le chien revient toujours renifler sa
pisse, je dédie ce texte, extrait des Chroniques de la haine
ordinaire, de Pierre Desproges, dont la verve lucide et
corrosive n'a pas fini de nous manquer.
[...] Je hais autant les voleurs que les gendarmes.
Je
ne parle pas tant des voleurs professionnels, braqueurs de banque,
perceurs de coffres, garagistes, épiciers, etc., qui, certes,
s'emparent malhonnêtement du bien d'autrui, mais qui le font avec
une conscience professionnelle sur laquelle bien des jeunes gens
honnêtes seraient bienvenus de prendre exemple.
Non, je veux
parler des voleurs amateurs qui volent n'importe quoi, n'importe où,
n'importe comment, au petit bonheur des portes ouvertes, et qui
repartent sans dire merci, en laissant les traces obscènes de leurs
pieds boueux sur les draps brodés de grand-mère qu'ils ont jetés à
terre pour y chercher l'improbable magot qui sommeille à la banque.
Rappelle-toi, résidu de gouape, reliquat freluquet de
sous-truanderie, rappelle-toi cette nuit de printemps où tu es venu
polluer ma maison de ton inopportune et minable équipée. Tristement
encagoulé de gris, tu viens dans ma maison, la sueur froide sous le
bas noir et la pétoire sous le bras. Infoutu de discerner un vase de
Sévres d'un cadeau Bonux, tu voles au ras des moquettes un vieux sac
à main où l'enfant rangeait les billets de Monopoly et ses dents de
lait pour la petite souris. Triste rat, tu voles bien bas.
La
maison dort, sauf le vieux cocker tordu d'arthrite et à moitié
aveugle qui rêvasse au salon sur son pouf. Il se lève doucement pour
aller te lécher un peu, avec cette obstinée dévotion pour nous qui
n'appartient qu'aux chiens. Alors toi, pauvre con, tu lui vides en
pleine gueule la moitié de ton chargeur de 11,43. Et puis tu files
éperdument, veule et cupide gangstérillon de gouttière, la trouille
au ventre et chiant sous toi, piaillant aux étoiles les salacités
vulgaires attrapées au ruisseau. La nuit résonne encore à mes
oreilles du cliquetis métallique de ton sac de toile plein de
vaisselle. [...]
Où es-tu aujourd'hui, grêle terreur des
chiens mourants ? Sans doute, courageusement abrité derrière ta
quincaillerie militaire, es-tu en train de guetter une petite
vieille au coin de sa chambre de bonne, pour lui casser la gueule
avant de lui prendre sa carte orange et le cadre en inox avec la
photo de ses enfants qui ne viennent plus la voir ?
Je ne te
souhaite pas forcément la prison, c'est l'engrais où les âmes
pustuleuses et les contaminées s'épanouissent en incurables bubons.
Je ne te souhaite pas non plus quelque mort légale qui ferait de
toi, infime et dérisoire épouvantail de terrain vague oublié, un
héros de chevalerie zonarde pour progressistes illuminés, ou pire
encore, une raison de se réjouir pour les nostalgiques des ordres
noirs.
En réalité, je ne te souhaite ni ne te veux rien. Je
tiens seulement à ce que tu saches, Al Capone de poubelle, Mandrin
de mes couilles à condition qu'on me les coupe, je veux seulement
que tu saches que toute la famille se joint à moi pour te prier
d'agréer l'expression de mon plus profond
mépris. |